Festival Hellénique d’Athènes et d' Épidaure:
l' orientation de la culture en Grèce.
Nous voilà à attendre déjà l' edition 2007 du Festival Hellenique, apres avoir
passé un été bien différent à Athènes, qui a vu son festival rénové
dicter pour la première fois les rythmes et les dates de congé
des festivaliers. La chaleur y était presque inexorable, comme
tous les ans, mais on a pu sentir un souffle de renouveau. Le Festival
Hellénique (d’Athènes et d’Épidaure), créé en 1951, artistiquement
endormi ces dernières années et embourbé dans un marasme culturel,
a cette année enfin changé de directeur, de durée et de contenu.
Stimulant et dynamique, il n’a duré cette fois que deux mois, juin
et juillet, à savoir deux mois de moins que les éditions précédentes.
Étant donné la quasi-inexistence de politique culturelle en Grece
et l’absence de tout autre festival d’importance pareille dans
ce pays, le festival hellénique joue un rôle fondamental dans la
définition du ton de la vie culturelle grecque. Hors saison, cette
activité est couverte par les nombreux théâtres, concentrés essentiellement
dans la capitale (250 scènes), les quelques concerts donnés à la Scène lyrique et au
Palais de la musique et les festivals de cinéma de Thessalonique
-deuxième ville du pays.
Le nouveau directeur, Yorgos Loukos, par ailleurs directeur
de l’Opéra de Lyon, s’est trouvé investi d’une mission
bien difficile.
Le budget de l’État consacré
à l’activité artistique étant aujourd’hui proche du néant – à un point que
la France ne pourrait même pas imaginer -, il se devait
de garantir une qualité
nouvelle, absolument nécessaire pour la société grecque, tout en faisant faire
des économies au festival et en assurant son accessibilité au spectateur moyen.
En résultat, il a obtenu une dynamique nouvelle en réduisant la durée inouïe
de quatre mois à deux mois, multipliant par ailleurs les scènes en ajoutant
aux traditionnels Théâtres du Lycabette ou d’Hérode Atticus
(ce dernier étant devenu
essentiellement mondain) des espaces modernes et différents tels qu’un vieil
entrepôt réhabilité à cet effet. Enfin, il a ouvert la programmation à l’actualité
culturelle européenne, encore inconnue de la majorité des Grecs ne pouvant
se permettre de voyager pour la suivre. Pour la première
fois, des artistes tels
qu’ Éric Lacascade, Ariane Mnouchkine, Arthur Nauzyciel, Pina Bausch, Rachid
Ouramdane, Thomas Ostermeier, Sasha Waltz ou encore Alex Ollé ont été les agents
actifs du festival d'Athènes – mieux vaut tard que jamais. Quelques jeunes artistes
grecs ont également eu l’occasion de présenter enfin leur travail original sur
un pied d’égalité avec les artistes déjà reconnus. Les spectacles et les concerts
ont été plus alléchants, plus audacieux par rapport aux mœurs et habitudes culturelles
établies, et ainsi plus vivants. . Tous ces changements ont fait que les spectateurs
à Athènes ont dû pour la première fois réserver à l’avance les manifestations
qui les intéressaient avant que les billets ne soient épuisés. L'intérêt du public
a été remarquable, répondant ainsi au nouvel enjeu du festival. Tout cela a contribué
à la transformation d’un festival sclérosé et mondain, destiné à la vieille “aristocratie”
culturelle, en un festival européen intéressant et prometteur, dont la Grèce
avait bien besoin.
En revanche, le genre nouveau des représentations au théâtre antique d’Epidaure
a connu un accueil moins enthousiaste, tant de la part du public que des journalistes,
qui tiennent le premier rôle dans la formation de l’opinion et de la “problématique”
concernant les produits culturels. En Grèce, se rendre en été voir du théâtre
à Épidaure est un vrai rituel, l’ afflux y est massif, rappelant presque les
fêtes nationales chrétiennes de grande envergure, au vu de l’extraordinaire
variété du public qui se déplace. On y observe en effet un mélange de conscience
du caractère
sacré du lieu – incontestablement magnifique à tout point de vue - et d’une
sorte d’inconscience populaire quant aux mécanismes du drame ancien ou de l'art
en
général. Les Grecs pénètrent dans l’'espace de ce théâtre avec la même dévotion
que pour franchir le seuil de leurs églises orthodoxes, et en même temps avec
la même audace par laquelle ils se jettent dans les stades de foot ! Cela peut
sembler paradoxal, mais même les moins cultivés se
sentent concernés par le drame grec ancien : ils fondent en larmes pendant
les tragédies d'Eschyle, éclatent de rire dans les comédies d 'Aristophane..
L’ héritage
de la langue grecque, qui garde une rare proximité avec ses racines anciennes,
est en grande partie à l’ origine du phénomène ; l’ héritage des pratiques
consistant à s’asseoir dans un hémicycle pour se consacrer à une “chose commune”,
un “devenir
commun” y est par ailleurs non négligeable.
L’an dernier, déjà, la version de Médée de présentée par Peter
Stein, assez moderne dans son esthétique, en italien, avec
un chœur ne se lamentant pas comme à son
habitude, et des machineries telles qu’une grue pour faire monter Médée vers
le soleil, n’avait pas été vue d’un très bon oeil. Cette année, les langues
turque (dans “Perses”, de Terzopoulos) et hollandaise (“Les
suppliantes”, de Koek-Marmarinos)
entendues dans ce lieu sacro-saint grec, ainsi que les tendances à dévier de
la “recette traditionnelle de la tragédie”, ont gêné, reçues au premier abord
presque comme une sorte de profanation ! Une idée et une image très précise
du drame grec ancien persistent en effet dans les mentalités
grecques, mais loin
de privilégier forcément les qualités fonctionnelles et révélatrices de ce
théâtre, elle touche le plus souvent au mauvais goût, au
simpliste, voire au ridicule,
notamment par l' exagération artificielle et superficielle de la parole. Le
moindre mécontentement ainsi provoqué par ces représentations
d’un
genre nouveau est dû à une relation quasi-muséale des Grecs avec l’ Antiquité,
la notion de théâtre ancien et d’ héritage. Cette relation fonctionne en circuit
fermé et s’apparente à un nombrilisme : le regard fixé dans le passé, on essaie
de se positionner dans le présent en se replaçant dans la perspective du temps,
mais le dialogue n’ est pas fécond, ni culturellement ni idéologiquement. Concrètement,
il s'agit d' un nationalisme culturel, qui considère la civilisation grecque
ancienne comme étant l’héritage de la seule Grèce moderne, et selon lequel
la tragédie doit donc être faite par des Grecs, et dans
un théâtre grec comme celui
d’Épidaure, la seule langue acceptable étant le grec. Par conséquent, les critères
de qualité, d’ esthétique, de recherche et de questionnement sont relégués
au second rang.
La société grecque est aujourd’hui culturellement un peu déboussolée,
oscillant entre l'Orient et l'Occident, la tradition chrétienne
orthodoxe et la tradition
païenne dionysiaque, le passé et le présent, dans une recherche de son identité
et de sa place, au travers des contradictions de son histoire politique récente.
Cela se reflète en conséquence sur tous les aspects de son existence et de
son expression. Les conditions historico-politiques de l'État grec moderne
ont joué
un rôle primordial dans la formation de la relation pauvre de cette société
à la culture, à l' art et à la civilisation liée à une “histoire glorieuse”.
L’Antiquité
constitue une sorte d' alibi et de refuge pour tout manque de dynamisme culturel
grec connu actuellement dans le pays même, en Europe ou dans le monde, sans
pour autant être exploitée de façon productive. La nouvelle ouverture de
ce festival
vers l’ actualité artistique européenne pourrait alors fonctionner comme
une sorte de boussole, afin qu’ un dialogue s’établisse
entre cette
société et le reste de la fameuse Europe lointaine, dans un effort pour sortir
du “monologue intérieur” grec. On peut ainsi espérer une évolution intéressante,
avec des échanges qui dépasseraient le stade d’ un consumérisme de soumission
à la culture occidentale, pour arriver peut-être à proposer des produits
culturels grecs vivants en dehors du pays. Il est en effet
impressionnant de voir que
dans des conditions si défavorables, un théâtre fort, d’une vigueur parfois
extraordinaire,
se pratique malgré tout à l’intérieur de cet “îlot” grec. Sa présence au
festival a d’ ailleurs été remarquable, avec des metteurs
en scène talentueux tels que
Sotiris Hatzakis, Nikos Mastorakis, Stathis Livathinos, Mihail Marmarinos,
Vangelis Theodoropoulos, Thomas Moschopoulos, Lydia Fotopoulou et Lazaros
Georgakopoulos (Théâtre 9 kai kati), Yorgos Mihailides
- Iphigenie chez les Taures, Théâtre
National de la Grèce du Nord-, et bien évidement Lydia Koniordou -la reine
du
drame ancien-, fût remarquable et a pu témoigner de
sa qualité, digne d’intéresser de nouveaux publics hors de Grèce.
C’est dans ce sens que le rôle du Festival Hellénique prend
une importance capitale, agissant comme une sorte de poumon
dans la vie culturelle grecque.
L’ édition
de l' été 2007 sera l’occasion de constater les répercussions des choix
de Yorgos Loukos, certainement vexants pour un grand réseau
d’ intérêts locaux
stériles,
et si il y a un remplacement de personnes constituant l'ordre établi. Reste
à voir également si l’ État aura su utiliser ce festival en tant que moteur
politique
et si le public aura intégré de nouveaux critères dans sa façon d’accueillir
les œuvres.
(octobre 2006)
Bouboulina Nikaki,

Critique-traductrice de littérature dramatique, M.A.